Entretien avec Frédéric Saujat
« Une difficulté qui interroge le métier »
15 octobre 2005

Frédéric Saujat, maître de conférence en Sciences de l’éducation à l’IUFM d’Aix-Marseille, travaille au sein de l’équipe « Ergonomie de l’activité des professionnels de l’éducation ».

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Frederic Saujat

- « Satisfaits de leur expérience professionnelle », les enseignants évoquent de plus en plus leurs difficultés « pour faire progresser tous les élèves ». Que vous inspire ce paradoxe ?

  • Au regard de nos travaux (1), je serai moins tranché concernant le rapport à l’expérience professionnelle, qui me paraît plus ambivalent. Effectivement, une préoccupation forte des enseignants est de savoir comment faire progresser tous les élèves dans un contexte d’accroissement de l’hétérogénéité. Cette difficulté, souvent vécue comme personnelle, renvoie en fait à des « soucis » qui interrogent le métier : comment faire avec les nouvelles demandes sociales, les échecs, les refus d’apprendre ? Or en faisant peser une obligation de résultats dont les objectifs sont incertains, voire contradictoires (transmettre des connaissances et/ou préparer à l’employabilité), et dont les moyens sont laissés à la charge des enseignants, l’institution contraint ces derniers à « prendre sur eux », face à des problèmes professionnels de plus en plus compliqués. Cela se traduit souvent par une « efficacité malgré tout », mais cela peut engendrer aussi un sentiment d’impuissance, et de la souffrance.

- Plus d’autonomie et de responsabilité pour l’enseignant avec pour prescription la réussite de tous. Le travail en équipe est-il une clé du problème ?

  • La réussite de tous relève plus d’une injonction volontariste que d’une réelle prescription. Les critères de cette réussite ne sont pas clairement identifiés et les moyens pour y parvenir ne font pas l’objet d’une réflexion organisée. La responsabilité des enseignants est convoquée, mais sans possibilité effective d’exercer cette responsabilité dans la définition de leur travail. Du coup le travail en équipe pour réaliser une tâche prescrite, souvent perçue par les enseignants comme extérieure à leur activité, n’est pas productif. L’exigence régulière de réécriture du projet d’école en est, par exemple, l’illustration. Pour qu’il y ait collectif de travail réel, il faut que le groupe se constitue autour d’un but en rapport avec les préoccupations issues du travail quotidien. Le groupe doit pouvoir procéder à un travail d’organisation qui aide chacun à mieux faire son travail. Il ne suffit pas pour cela de prescrire le travail en équipe : dans les concertations par exemple, un soutien plus affirmé de l’institution est nécessaire pour accompagner les enseignants dans l’analyse de leur travail.

- L’exigence et les attentes sociales des parents sont devenues plus fortes. Quelle évolution cela nécessite t-il pour l’enseignant dans son travail ?

  • Le slogan sur lequel s’est édifié la loi d’orientation, « mettre l’élève au centre du système éducatif » a été assez ravageur car mettre l’enfant au centre c’est, pour chaque parent, y mettre son enfant. Réfléchir à la relation avec les familles est indispensable, mais en resituant les attentes sociales des parents dans un cadre politique plus large, où devraient être discutées les finalités et les missions de l’école. On ne peut pas demander à l’école de régler les problèmes de la société, pas plus qu’on ne peut renvoyer à des arrangements locaux la négociation des attentes des parents. Néanmoins il y a nécessité de créer des espaces de dialogue au sein desquels la lisibilité de l’école pour les parents puisse être accrue. Des exemples de dispositifs existent qu’il appartient à l’institution de développer.

- Missions plus complexes, sollicitations plus pressantes. Comment l’institution peut-elle aider l’enseignant à prendre en compte les évolutions en cours ?

  • Je dirai en déplaçant un peu votre question que l’institution aidera d’autant mieux les enseignants qu’elle s’intéressera de plus près aux évolutions en cours de leur travail réel, à la fois du point de vue de ses difficultés mais aussi de ses réussites. Une des fonctions de la formation est de développer cette expérience, de la constituer en patrimoine collectif, d’en permettre la circulation pour refaire du métier. Que veut dire enseigner aujourd’hui dans certains quartiers ? Est-on grand frère, psychologue, assistante sociale, etc.? Le croisement des missions brouille le sens du métier. L’institution doit opter pour une école à responsabilité limitée, alors que la tendance actuelle est de charger toujours plus la barque de l’école.