Réflexion
« Revenir sur la mixité scolaire ? »
14 octobre 2010
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Entretien avec Marie Duru-Bellat Sociologue à Sciences-Po Paris. Elle a coordonné le dernier numéro de la Revue Française de Pédagogie consacré à la mixité scolaire (n°171). Vient de publier « Ce que la mixité fait aux élèves » Revue de l’OFCE

- Tout en montrant un certain nombre d’effets négatifs de la mixité scolaire, vous rejetez le recours aux classes non mixtes. Expliquez-nous ce paradoxe.

  • La mixité n’influence pas significativement les résultats scolaires mais elle marque l’identité des garçons et des filles ; en particulier, elle expose les filles à la volonté de domination des garçons, avec au total une dévalorisation de soi-même. Il est démontré que les classes mixtes renforcent pour chaque sexe la tendance à se conformer aux stéréotypes du masculin et du féminin. Mais revenir à une scolarité non mixte n’est pas envisageable. Cela s’est déjà fait dans l’histoire et continue à se pratiquer dans certains pays du monde et on ne peut pas dire que l’égalité en sort gagnante. On aboutirait très vite à fixer des objectifs séparés pour chaque sexe. Cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas prévoir des plages de séparation pour des activités précises.

- Que répondez-vous à ceux qui invoquent « l’égalité dans la différence » ?

  • C’est un concept qui me paraît contraire aux valeurs de l’école publique et de nature à durcir les identités. Quand on cherche à cerner ce qui serait « différent », spécifique aux femmes par exemple, on en vient vite à recracher les stéréotypes les plus éculés : « les femmes sont plus sensibles, plus douces, plus soigneuses… »Faire avancer l’égalité c’est plutôt considérer qu’on est pareil « l’un et l’autre », comme le fait Élisabeth Badinter.

- Qu’est ce qui fait obstacle à la progression de l’égalité filles-garçons à l’école ?

  • Cette question reste la plupart du temps secondaire parmi la masse des injonctions institutionnelles et des préoccupations des enseignants, principalement centrées sur les inégalités sociales. L’égalité filles-garçons reste un impensé, traité de façon empirique alors qu’il faudrait en faire un sujet de réflexion et d’action pédagogique en tant que tel.

- En terme de reproduction des inégalités sociales, l’école française est un des mauvais élèves européens. En est-il de même au plan des inégalités de genre ?

  • Non. Les écarts de performance scolaire entre filles et garçons montrent des résultats plutôt acceptables pour notre pays. Les écarts se creusent plus tard lorsqu’on examine les chiffres de l’enseignement supérieur et de l’accès aux grandes écoles. Mais on retrouve là la particularité française de sélection des élites qui caractérise notre système éducatif.

- Certains auteurs décrivent une « sexuation » de plus en plus précoce des petites filles. Comment l’expliquez-vous ?

  • L’école n’y est pour rien. Cette évolution relève surtout de la responsabilité des industries des loisirs et de la consommation. Dans leur stratégie de segmentation, elles ont trouvé là un secteur rémunérateur porté par le pouvoir prescripteur d’achat des enfants. Les médias font le reste en relayant complaisamment cette tendance.

- Quel est l’impact de la féminisation importante du corps enseignant ?

  • Peu d’études ont été menées à ce sujet. On peut penser qu’être confrontés à un modèle féminin renforce la tendance de rejet de l’école et du savoir chez certains garçons des milieux populaires cherchant à s’affirmer dans l’opposition. Mais les concours d’enseignants sont mixtes et libre aux hommes de réinvestir cette profession.

- Vous en appelez à une démarche volontariste de la part de l’institution scolaire. Pouvez-vous donner quelques pistes ?

  • J’encourage les enseignants à utiliser les manuels et les livres qui dépassent les stéréotypes, car il y en a de plus en plus. Surtout, il faut parler à l’école des relations filles-garçons en se saisissant de certaines situations quotidiennes : moqueries, préjugés, discours caricaturaux dans la bouche des élèves… Certaines publications officielles sont plutôt bien faites dans ce domaine, mais l’école a tant à faire que la question est souvent évacuée. Former les enseignants me paraît aussi indispensable mais j’ai quelques doutes vu l’évolution de la formation des maîtres… En attendant, on peut suivre les travaux des chercheurs et des enseignants qui se penchent sur la question comme lors de la « conférence de consensus »sur la mixité scolaire* qui s’est tenue en 2009 à l’IUFM de Créteil.

* vidéo consultable sur http://www.creteil.iufm.fr